Nos vies en l’air – Manon Fargetton

Nos vies en l’air, Manon Fargetton, Rageot, 2019, 9782700259391, 15,90 €

« Mina et Océan. Ces deux-là se retrouvent par hasard sur le toit d’un immeuble parisien. Ils ont choisi le même spot, ce soir, pour en finir. Mais leur rencontre bouleverse ce projet : ils décident de s’accorder la nuit dans la ville, ensemble. Une nuit comme un sursis. Une nuit où tout peut arriver. Une nuit rythmée par les défis, les échos du passé et la liberté vibrante de l’inconnu. Jusqu’à l’aube, qui sera l’heure de la décision… »

L’alternance des voix de Mina et Océan et des scènes passées qui dévoilent peu à peu les raisons de leur mal-être donne du rythme au roman et le rend particulièrement prenant. Harcèlement au lycée poussé jusqu’à l’extrême avec l’horreur des commentaires sur les réseaux sociaux pour Mina, climat familial glacial et mère déglinguée pour Océan, malgré des milieux de vie très différents, le désir d’en finir comme ultime solution rapproche les deux ados.

Avec délicatesse et précision, Manon Fargetton aborde de nouveau un sujet actuel avec justesse, jusque dans les défis absurdes et dangereux que se lancent certains ados en mal de sensations fortes (en espérant que cela ne donnera pas de mauvaises idées à certains jeunes lecteurs). Progressivement, l’auteur conduit ses personnages à la prise de recul, au détachement, à l’ouverture et à l’autonomie, avec une fin assez inattendue… (Non, ce n’est pas une histoire d’amour…). La parole sera salvatrice. A la fin de l’ouvrage, des contacts sont indiqués pour aider les jeunes en difficulté.

Avis : +. A partir de 14 ans.

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Toute la beauté du monde n’a pas disparu – Danielle Younge-Ullman

Toute la beauté du monde n’a pas disparu de Danielle Younge-Ullman, Gallimard, « Scripto », 2018, 978-2-07-507410-0, 16,50 €

Ingrid, fille d’une cantatrice déchue, est envoyée par cette dernière en colonie pour ados en perdition. Fille choyée et protégée, elle se retrouve projetée dans une ambiance « survie à tous prix », dans une région perdue et sauvage des Etats-Unis. Ne comprenant pas ce qu’elle fait là, Ingrid rédige des lettres qu’elle n’enverra jamais, à l’adresse de sa mère et de son petit ami Isaac, tout en affrontant courageusement les multiples difficultés et dangers (à vous dégoûter du trecking, au passage !). Peu à peu ses souvenirs sont déroulés et nous découvrons les raisons de son mal-être. Avec dynamisme, l’auteur nous offre un beau roman sur la résilience, avec une histoire prenante sur une destructrice relation fusionnelle mère-fille, dont son héroïne sortira plus forte. A partir de  13 ans.

Avis :

Mosquitoland, David Arnold

Mosquitoland, David Arnold, Milan, 2017, 978-2-7459-7784-7, 15.90 €

Mim est une jeune adolescente qui « ne va pas bien », sans que le lecteur ne sache trop pourquoi : dépression, schizophrénie… le doute persiste tout au long de ce road movie raconté par Mim et par le biais des courriers qu’elle adresse à Isabel. Détraquée par le divorce de ses parents, par le remariage de son père avec une jeune bimbo et la fuite mystérieuse de sa mère, face à une belle-mère détestée, sous médoc, Mim prend donc la tangente pour retrouver sa mère. Ce voyage désespéré, déconcertant et initiatique, la mènera finalement à elle-même.

Le style initial décousu rend difficile l’entrée dans cette histoire et dans la tête d’une jeune apparemment perturbée : où veut donc en venir Mim ? Mais la question-même dévoile combien on se laisse prendre insidieusement par l’héroïne et ses incertitudes devant sa maladie. Le récit de ce mal-être adolescent et de cette recherche de soi au sein et au-delà d’une famille dysfonctionnelle emporte délicatement, émeut et interroge sur l’acceptation de soi, des autres et de la différence. Le tour de force de l’auteur est d’avoir lié l’évolution de son personnage avec les styles employés, de plus en plus cohérents et posés. Ce livre à la thématique originale ne laisse donc pas indifférent. A découvrir !

A partir de 15 ans. Avis : ♥

Le choix de Rudi

rudiLe choix de Rudi de Françoise Dargent, Hachette romans, 2015

Dans un monde totalitaire où les moindres aspects du quotidien sont régis par le Parti, Rudi, jeune adolescent surdoué mais pauvre, lutte pour s’affranchir des règles artistiques imposées et devenir le meilleur danseur étoile. Une nouvelle dystopie ? Non, une histoire vraie qui se déroule en 1950. Le monde totalitaire s’appelle URSS, la police, KGB et l’adolescent est Rudolf Noureev, le plus grand danseur du XXème siècle. Dans cet univers si pesant et dans ces grands espaces si clos, où toute liberté est proscrite, où la surveillance est totale, Noureev tente désespérément de déployer ses ailes. Et son combat nous emporte. Bravo.

Avis : ♥. A partir de 13 ans. Plus collège : le totalitarisme.

« Aujourd’hui, Staline est mort. […] Tous nos actes devaient tendre vers ce qu’il souhaitait qu’on fasse. Il décidait de tout. De la ville où nous devions vivre, de l’appartement où nous devions habiter, des voisins que nous devions avoir, des voisins avec qui on devait partager la cuisine et les toilettes, des études que nous devions suivre, du métier que nous devions faire, des livres […], de la musique […] », (p. 103).

Mentine

9782081365896FSMentine. Cette fois c’est l’internat de Jo Witek. Flammarion. 2015

Après de catastrophiques mais finalement merveilleuses vacances (car Privée de réseau – Mentine Tome 1), Mentine reprend avec enthousiasme le chemin du collège, sure de ses amitiés, rêvassant à son amour impossible pour Éric. Mais en trois semaines, tout bascule ! Trahie, Mentine se brouille si violemment avec Lola, qu’elle devient l’ennemie publique numéro 1 du collège. Incompréhension, déception et révolte la conduisent à l’exclusion. Une seule solution : un internat suisse d’exception qui accueille les enfants dits « surdoués » en difficulté. Parviendra-t-elle à faire face à cet angoissant challenge ?

Sur un ton enlevé, Mentine aborde avec humour les affres de la puberté, que viennent envenimer les angoisses inhérentes au statut d’enfant intellectuellement précoce (EIP). Le lecteur est happé par le quotidien difficile de cette jeune ado au caractère bien trempé. Nous partageons sa déception et sa colère face aux trahisons de ses « amies », sa peur devant cet établissement spécialisé qui va l’isoler du monde. Se lisant d’une traite, au-delà de la question des EIP, cette histoire retrace surtout un parcours vers l’acceptation de soi, propre à l’adolescence.

Avis. A partir de 13 ans. ♥

Une arme dans la tête, Claire Mazard

04arme Une arme dans la tête, Claire Mazard, Flammarion, 2014

Deux mondes se télescopent secrètement dans la tête d’Apollinaire. Le présent est là, en France, en foyer d’accueil pour  jeunes réfugiés, avec les éducateurs conciliants, les bons petits plats de Sylvaine, Naïs, le prof de français M. Orsérot et Marie, l’assistante sociale. Mais, sont aussi présents, envahissants, obsédants, la culpabilité et les souvenirs de là-bas, de Wamba, le frère de cœur, du Caporal, le chef de troupe…

         « Je saisis mon manuel.
Je voudrais étudier.
Je voudrais arriver à étudier.
[…] Bien sûr, cet état second en permanence… »

Comment pourraient-ils comprendre ? Jusqu’au jour où M. Orsérot lui offre Alcools d’Apollinaire. Premier pas sur le chemin du pardon et de la reconstruction ?

Avec une grande justesse de ton, Claire Mazard aborde délicatement la question des enfants soldats, au travers des pensées d’Apollinaire. Nous nous laissons emporter par le maelstrom d’émotions et de souvenirs  douloureux, qui se dévoilent au fil des pages. Et, en effet, comme le quotidien ici semble dérisoire, face à de tels souvenirs. Mais, doucement, s’inspirant d’Alcools, Apollinaire réoriente sa vie et cette métamorphose nous tient en haleine.

Avis : Coup de cœur. A partir de 14 ans.

Je suis un dragon

9782221144947FS Je suis un dragon de Martin Page chez Robert Laffont. 2015.

Margot, jeune orpheline de 13 ans, est dotée de supers pouvoirs. Indestructible, elle est repérée par les services secrets américains et français et est enfermée à Paris puis éduquée pour faire le bien du monde. Mais est-ce une vie pour une adolescente ? Finalement, quels intérêts sert-elle ? Ne s’écarte-t-elle pas ainsi de l’humanité ?

Martin Page offre ici une écriture rythmée et un roman qui se lit d’une traite autour de la problématique adolescente, transposée sur une super-héroïne : comment trouver sa vraie place dans le monde, comment grandir à l’encontre des attentes des autres, comment simplement être.

Avis : ♥

Vite lu (2/4) Le journal malgré lui d’Henry K. Larsen

journalmalgré lui Le Journal malgré lui de Henry K. Larsen, de Susin Nielsen chez Actes Sud. 2013.

Voici un gros coup de cœur. A la suite d’un mystérieux drame familial, Henry, jeune collégien, refait sa vie dans une nouvelle ville avec son père. Sur l’incitation de son psy Cécil, assez déjanté (il faut l’avouer), Henry commence à rédiger, bien malgré lui, son journal intime. Page après page, aidé discrètement par son nouvel entourage, il finit par revenir sur les évènements qui ont bouleversé sa vie. Les secrets tombent. La culpabilité s’atténue. L’auteur offre ici des personnages attachants et un livre pudique et très fin sur le harcèlement entre adolescents (la peur, l’isolement, la culpabilité, la volonté de s’en sortir seul…) et le poids de la rumeur qui frappe petits et grands.

Avis : ♥♥.

Niveau : collège.

Vite lu (1/4) – La Voix de la meute

la voix de la meute La voix de la meute. Les remplaçants, de Gaia Guasti chez Thierry Magnier. 2014.

Mila, Tristan et Ludovic, 3 inséparables ados mordus par des chiens sauvages acculés, deviennent peu à peu des lycanthropes (loup-garou). Ce premier tome de la trilogie pose les jalons de l’histoire et explore les débuts de leur transformation. Le ton est enlevé et haletant, le récit est axé sur le registre de la fuite.

Après Liar de Justine Larbalestier et Instinct de Vincent Villeminot, et pour reprendre les termes de Laurent Bazin, voici de nouveau le « thème obsessionnel de la métamorphose » […] comme une tentative pour apprivoiser le fond d’animalité voire de sauvagerie inhérent à chaque individu […] en favorisant sur le mode symbolique la confrontation avec les parties les plus noires de la psychée.¹ »

En tant qu’adulte, je sature un peu mais La voix de la meute constitue cependant un honorable roman d’initiation, bien dérangeant et pour adolescents.

Avis : intéressant.

¹[Bazin Laurent, « L’adolescence au miroir de ses lectures : propédeutique de la fiction au service d’un sujet en mouvement » lors de la 1ère biennale de la littérature de jeunesse, 3 avril 2014].

 

Impromptu parallèle

Ce mois-ci, deux romans coups de cœur au même style fluide et à l’intrigue haletante m’ont amenée à m’interroger sur la place à donner à ces histoires de jeunes publiées en littérature générale (éternelle question de la littérature passerelle) : à recommander à nos ados ou non ?

le jour oùLe jour où la guerre s’arrêta, de Pierre Bordage, Au diable vauvert, 2014.

Un jeune garçon, amnésique et plein d’empathie, surgit et parcourt le monde, de souffrances en violences. Face à ce constat, il propose alors une trêve à l’humanité et la neutralisation de toutes les armes, provocant une vague internationale d’incompréhension. Le jour où la guerre s’arrêta est un petit conte philosophique qui rappelle l‘Évangile du Serpent, version moderne de la vie du Christ. En résumé, l’Homme serait tellement empêtré dans ses conflits, qu’il serait incapable d’apprécier la paix ? Business, business oblige…

Le poison d’amour, d’Eric-Emmanuel Schmitt, chez Albin Michel, 2014.poison

Entre amitié à la vie à la mort, jalousies feutrées et manipulation, quatre adolescentes de 16 ans relatent dans leurs journaux intimes leurs questionnements et leurs rêves, en réponse aux modèles parentaux déliquescents. Mais voilà que l’amour s’en mêle et que l’amitié s’emmêle, dramatiquement.

 Tous les deux se lisent d’une traite et touchent finalement aux questionnements de l’adolescence mais avec une conclusion dramatique et, dans les deux cas, sacrificielle et désespérée, à mon sens. Où est l’espoir, 6 bips ! Enfin, étrange coïncidence que ces lectures croisées.

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