L’Ours et le Rossignol – L’Épouse de Bois

Voici deux romans atypiques à la frontière de la fantasy et du fantastique.

L’Ours et le Rossignol de Katherine Arden est une rareté : il nous emporte dans un univers à la Pouchkine, réanime notre âme d’enfant et, loin de la nostalgie, donne envie de relire contes et romans russes. Ce premier roman, début d’une trilogie, est donc un petit joyau !

Dans un autre univers, les Moutons électriques ont réédité en français, un roman original de Terri Windling, datant de 1996, inspiré par les illustrations de Brian Froud (grand peintre anglais spécialiste des fées) : L’Épouse de Bois. Malgré quelques longueurs et répétitions, ce thriller fantastique à la limite de la fantasy enchevêtre de manière déconcertante, fées victoriennes et créatures amérindiennes, réelles ou imaginaires, amies ou ennemies, qui se jouent des sentiments et préoccupations humaines. En ressort un roman déstabilisant : réalité ou imagination, voire folie, l’intrigue tient en haleine.

L’Ours et le Rossignol, Katherine Arden, Denoël, « Lunes d’encre », 2019

« Au plus froid de l’hiver, Vassia adore par-dessus tout écouter avec es frères et sa sœur, les contes de Dounia, la vieille servante. Et plus particulièrement celui de Gel ou Morozko, le démon aux yeux bleus, le roi de l’hiver. Mais, pour Vassia, ces histoires sont bien plus que cela. En effet, elle est la seule de la fratrie à voir les esprits protecteurs de la maison, à entendre les appels insistantes des sombres forces nichées au plus profond de la forêt. Ce qui n’est pas du goût de la nouvelle femme de son père, dévote acharnée, bien décidée à éradiquer de son foyer les superstitions ancestrales… »

L’Épouse de Bois, Terri Windling, Les Moutons Électriques, 2010-2018, (1996)

Maggie Black est un auteur d’études sur les poètes. Lorsqu’elle apprend le décès de l’un des ses plus anciens correspondants, le poète David Cooper, qui lui lègue tous ses biens, elle décide de s’installer dans sa maison, perdue en plein désert au fin fond de l’Arizona, pour rédiger sa biographie. Mais la mort de Cooper est étrange (noyé dans un lit de rivière asséché) et l’atmosphère pesante, de curieuses créatures rodent…

 

 

 

Félines

felines« Louise R., 17 ans, a été atteinte très tôt par une mutation génétique donnant l’apparence physique d’un chat à celles qui en sont touchées. Elles sont pour cette raison nommées les félines. Elle observe la panique s’installer lorsque d’autres adolescentes subissent la même métamorphose.

Avertissement. Ceci est une histoire vraie […] Ce document inédit est son témoignage. […] Adolescentes et résistantes, elles se sont un jour dressées contre l’oppression et les discriminations. Elles se battent encore aujourd’hui pour leur liberté. Ce texte est le récit de leur combat. »

Malgré un début confus oscillant entre un roman pour ado sur le thème du harcèlement et une histoire d’amour et de résilience, avec, en toile de fond, la question de la différence et du genre, le propos gagne peu à peu en profondeur et en sens. Frappée par le malheur, Louise, jeune évaporée, se reconstruit et cherche le but de sa vie et ses propres valeurs. La Mutation la touche alors elle aussi, la voici de nouveau confrontée à la plus dure des adversités. Le monde bascule dans la folie : d’abord la quarantaine, puis la chasse aux Félines et les camps de travail (de concentration ?). Mais la Mutation rapproche les ennemies d’hier dans leur lutte, pour assurer leur survie. Le roman devient dès lors captivant et glaçant, dévoilant les pires travers de l’humanité et l’espoir de la sororité. Les questions soulevées sont foisonnantes. Coup de cœur.

A partir de 13 ans. ♥

Félines, Stéphane Servant, Rouergue, 2019, 978-2-8126-1829-1, 15.80 €

Le sourire étrange de l’homme poisson – Tom Avery

20180418sourireLe sourire étrange de l’homme poisson – Tom Avery – Seuil – 2018

Avec douceur et mélancolie, l’auteur déroule une histoire touchante dans une petite ville côtière anglaise. Jamie est le frère jumeau de Ned. Tous deux parcourent la côte à la recherche de trésors enfouis et découvrent une étrange petite créature, mi-homme mi-poisson. Peu à peu, elle se lie avec Ned et ce dernier s’éloigne de son frère. Des recoupements s’opèrent avec de vieilles histoires de sirène. Jamie fait contre mauvaise fortune bon cœur : cette créature vient certainement guérir Ned de la mucoviscidose.

Furtivement, délicatement, Tom Avery propose une nouvelle vision de l’Ankhou, emplie de poésie et de nostalgie. Un seul regret, la traduction mal venue du titre qui en anglais donnait tout son sens au livre « Not as we know it » (extrait de Star Treck).

A partir de 11 ans. Avis : +

 

 

 

Rouille – Floriane Soulas

ROUILEERouille, Floriane Soulas, Scrinéo, 2018

« Paris, 1897. De nouveaux matériaux découverts sur la Lune ont permis des avancées scientifiques extraordinaires. Mais tout le monde n’en profite pas ! En-dehors du Dôme qui protège le centre urbain riche et sophistiqué, le petit peuple survit tant bien que mal. C’est dans une maison close dans l’un de ces faubourgs malfamés qu’a échoué Violante, prostituée sans mémoire. Alors qu’elle se démène pour trouver son identité dans un monde dominé par les hommes et les puissants, sa meilleure amie disparaît dans d’atroces circonstances[…] »

Entre enquête à la Jack l’éventreur et ambiance glaçante Steampunk à la Frankenstein, l’intrigue se déroule doucement entre longueurs et actions… captivantes ! Ce roman se révèle original et assez glauque, sans scène cependant détaillée du milieu de la prostitution, contrairement aux descriptions de découpage de membres et autres joyeusetés. Les âmes sensibles s’abstiendront ! Les autres… dévoreront (euh, le terme n’est peut-être pas bienvenu).

Avis : A partir de 15 ans. Pourquoi pas ?

PS : Prix ActuSF de l’Uchronie 2018, sélection Grand Prix de l’Imaginaire 2019 et Prix Imaginales des Lycéens 2019

 

Ces jours qui disparaissent – Timothé Le Boucher

Ces jours qui disparaissent, Timothé Le Boucher, Glénat, « 1000 feuilles », 2017, 978-2-344-01332-8, 22.50 €

Lubin Maréchal, jeune artiste évaporé, perd peu à peu du terrain face à sa deuxième personnalité, efficace et arriviste. Les heures puis les jours de sommeil s’enchaînent et sont autant d’occasions pour ce moi indésirable de transformer irrémédiablement sa vie. Quand reprendra-t-il le dessus ?

Cette BD qui aborde une thématique rarissime est poignante et angoissante à souhait. Véritable thriller, elle vous happe et vous ne la lâchez plus. Juste génial !

L’homme qui mit fin à l’histoire – Ken Liu

L’homme qui mit fin à l’histoire, Ken Liu, Le Bélial’, col. « Une heure lumière », 2016, ISBN 978-2-84344-909-3, 8.90 €

Deux scientifiques trouvent un procédé pour retourner dans le passé, en tant que simple observateur, à raison d’une visite unique et d’un visiteur à la fois par période. La bulle d’information devient ensuite inaccessible. Cette technique offre ainsi un outil de témoignage au service de la vérité, pour dénoncer les atrocités commises par les Japonais dans l’Unité 731 pendant la deuxième guerre mondiale… bouleversant les constructions historiques et les alliances contemporaines.

Sous forme documentaire, Ken Liu revisite de façon magistrale le voyage dans le temps. Sans complaisance, il met au grand jour les périodes sombres de l’histoire, en l’occurrence l’Unité 731, camps de la mort japonais. Quid dès lors des relations internationales reconstruites, des compromissions et des secrets d’Etat dévoilés ? Que devient l’Histoire, écrite par les vainqueurs, face à la vérité nue… ?

Celle qui sentait venir l’orage

celle qui sentaitCelle qui sentait venir l’orage d’Yves Grevet. Syros. 2015

Ce roman est venu habiter une nuit d’insomnie, avec bonheur. Thriller fantastico-historique très rythmé et angoissant, celle qui sentait venir l’orage est Frida, la fille d’un couple de criminels bestiaux, pendus haut et court. Frida ne reconnaît guère ses parents dans cette description. Mais on est en 1897, au nord-est de l’Italie, à ladite « Belle-Epoque », au coeur des théories scientifiques les plus loufoques et avérées de cette période. Que peut faire une jeune fille pauvre face à la vindicte populaire ? Frida fuit donc la folie des villageois et cherche refuge chez le docteur Grüber à Bologne. Et finalement, n’y-a-t-il pas un fond de vérité ? Frida est brune, poilue, différente, étrange. Fille de la bête ou cobaye, qu’est réellement Frida ? Glaçant et se lisant d’une traite, ce roman glisse du fantastique à l’enquête policière l’air de rien et tient le lecteur en haleine du début à la fin. Bravo. A partir de 13 ans.

Porcelaine

porcelainePorcelaine. Légende du Tigre et de la Tisseuse d’Estelle Faye chez Les Moutons électriques. 2013

Roman fantastique. La Chine des Trois royaumes. Xiao Chen, fils d’un fabricant de porcelaine, a heurté un dieu. Pour se venger, ce dernier lui donne un faciès de tigre et le condamne à parcourir les routes au sein d’une troupe de comédiens . Son coeur est de porcelaine fêlé. Après plusieurs siècles d’errance, il se décide à prendre pour épouse Li Mei, la belle tisseuse qui lui redonne goût à la vie. Mais, son amie d’enfance, Brume de Rivière, la fille-fée veille et, emportée par la jalousie, intrigue contre le couple amoureux.

Une fresque magnifique qui voyage sur plus de 15 siècles, de la Chine antique au XIXème siècle. Le ton est juste et rappelle les contes des Royaumes Combattants. On se laisse emporter. Avis : ♥

La vie des elfes

vieelfes La vie des elfes, par Muriel Barbery, chez Gallimard. 2015.

L’auteur de L’élégance du hérisson, (attendue au tournant! cf Nelly Kaprièlian sur Les Inrocks) s’essaie à la fantasy , dans un style complètement atypique et déconcertant. A une époque ressemblant à l’entre deux-guerres, l’histoire commence comme un roman de terroir, à l’écrit tarabiscoté et lourd, lourd comme le labeur des paysans, difficile, comme la vie de nos arrières-grands-mères, confus parfois comme peuvent l’être les contes. Orphelines recueillies, l’une dans un village italien, l’autre dans une ferme bourguignonne, Clara et Maria crapahutent plus ou moins librement dans les bois et vergers. Portées par la nature, décrite de façon dithyrambique, choyées et entourées d’un amour taiseux, elles grandissent en âge et apparemment en pouvoirs éthérés mystérieux, sans savoir que leurs destins s’entremêlent et qu’ils sont liés à la survie des elfes. Et, peu à peu, discrètement, le récit se pare de fantastique pour dévier vers la question, intrigante, de la vie des elfes.

Mais les amoureux de Tolkien seront déçus : l’épopée n’est pas l’élément central. Ce qui importe, ce sont les âmes, les liens sociaux, l’humanité et l’amour. Muriel Barbery comble donc les lecteurs lassés des stéréotypes de la fantasy, en donnant enfin une profondeur et du relief aux héros du genre et, si l’on se perd au début dans une narration ardue d’apparence paysanne et folklorique, c’est pour mieux être happé par l’intrigue et la découverte des personnages. A découvrir donc.

Je suis un dragon

9782221144947FS Je suis un dragon de Martin Page chez Robert Laffont. 2015.

Margot, jeune orpheline de 13 ans, est dotée de supers pouvoirs. Indestructible, elle est repérée par les services secrets américains et français et est enfermée à Paris puis éduquée pour faire le bien du monde. Mais est-ce une vie pour une adolescente ? Finalement, quels intérêts sert-elle ? Ne s’écarte-t-elle pas ainsi de l’humanité ?

Martin Page offre ici une écriture rythmée et un roman qui se lit d’une traite autour de la problématique adolescente, transposée sur une super-héroïne : comment trouver sa vraie place dans le monde, comment grandir à l’encontre des attentes des autres, comment simplement être.

Avis : ♥