La Joie par les livres

Histoire des bibliothèques pour enfants : des modèles précurseurs (2/2)

De manière discrète, le modèle d’aménagement de l’Heure Joyeuse est complété à la fin des années 1960. Pour Anne Gruner-Schlumberger, qui crée en 1963 La Joie par les livres, il convient d’offrir aux enfants, des endroits qui leur seraient exclusivement destinés, « pour lire au calme et en liberté, dans une période de vie où tout est bruit et mouvement ».[1] En 1965, au sein du quartier défavorisé de la Cité de la Plaine à Clamart, s’ouvre donc une bibliothèque pour enfants, pilote, construite toute en rondeur et conçue par l’architecte Gérard Thurnauer. Si les aménagements et activités propres aux Heures Joyeuses sont maintenus (jardin, Heure du conte), sur 500 m² consacrés à l’accueil du public (surface considérable par rapport aux autres sections jeunesses), les petits lecteurs gagnent en liberté de mouvements. Le lieu est apaisant, protecteur et coloré, non visible de l’extérieur, avec une salle pour les tout-petits et des coussins, avec une répartition par âge et par activités, avec la création d’espaces évoquant les constructions enfantines (une tour sans accès), sans cloisons, comportant des recoins pour lire paisiblement et d’autres permettant les échanges et la lecture collective. Enfin, fait rare à l’époque trois bibliothécaires et une personne spécialisée pour l’animation assurent l’accueil. Il ne s’agit donc plus d’accueillir des enfants sages pour une lecture silencieuse, mais bien de prendre en compte la spécificité enfantine et de proposer des postures à la fois individuelles et intimistes de lecture.

source : petitebiblioronde.com

A partir du début des années 1970, avec le rattachement de La Joie par les livres à l’Ecole Nationale des bibliothécaires en 1972, le recensement du Bulletin des bibliothèques de France témoigne que le modèle commence à se répandre : Saint-Etienne, Caen, Massy, Dunkerque, Malakoff, Lyon, Montreuil, Meaux. [2] Dans les bibliothèques municipales, le service des enfants fait désormais partie intégrante de la bibliothèque, au même titre que la discothèque : à la fin des années 1980, les sections jeunesse se sont banalisées grâce aux au rôle moteur mais méconnu des annexes de quartier des grandes villes et des bibliothèques de la banlieue parisienne.

Contrairement à l’univers clos de La Joie par les livres qui n’offre pas d’évolution possible pour les classes d’âge supérieures, les bibliothèques municipales respectent cependant les recommandations de Jean Bleton : « Les enfants qui auront pris le chemin de leur bibliothèque connaîtront ipso facto celui de la bibliothèque ouverte aux plus âgés et, sans heurt, sans coupure pour ainsi dire, le passage se fera de l’un à l’autre. »[3] La section jeunesse constitue donc un espace transitionnel qui permet un mixage entre le public adulte et le public des enfants. La section jeunesse de la Bibliothèque Jacques Prévert à Colombes en constitue un bon exemple : elle partage le sous-sol avec la section des adultes, leurs entrées respectives s’ouvrant sur un même palier.

[1] Weis, H. (2005). « Anne Schlumberger (1905-1993) ou la naissance de La Joie par les livres … mythe ou utopie ? » in La Revue des livres pour enfants n° 224 : p. 72
[2] Weis, H. (2005). Les bibliothèques pour enfants entre 1945 et 1975. Paris : Éd. du Cercle de la Librairie : p.57-60
[3] Weis, ibid. op.cit. p. 40

Liens intéressants

Le dictionnaire de l’ENSSIB

La petite bibliothèque ronde

La Revue des livres pour enfants (RLPE)

Le Centre national de la littérature pour la jeunesse / JPL

NB : Cet article est un extrait du Travail d’Étude et de Recherche du 22/05/2013 : « Histoire des bibliothèques pour enfants et de la notion de lecture-plaisir »

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L’Heure Joyeuse

Histoire des bibliothèques pour enfants : des modèles précurseurs (1/2)

Après la Première Guerre Mondiale, un ensemble de bibliothèques pour enfants d’un nouveau genre est mis en place dans les villes de province, en lien avec le réseau des bibliothèques américaines de l’Est, et en région parisienne. Dès 1924, L’Heure Joyeuse, financée par le Book Comittee on Children’s Libraries  ouvre ses portes à Paris, en « hommage au courage des enfants français pendant la guerre ». Elle répond à une volonté utopique de modernisation portée par Eugène Morel, sur le modèle anglo-saxon : « une bibliothèque pour jeunes, publique et gratuite qui doit faire œuvre de paix en promouvant une littérature mondiale pour la jeunesse. » La bibliothèque est l’organe essentiel à la vie de la cité et surtout à l’intégration citoyenne.

« Ex-libris d’origine de l’Heure Joyeuse, créé et collé dans tous les livres dès 1924 » (source BBF ENSSIB)

Suivant le principe « More an home than a school », l’ambiance en est soignée : fleurs, rideaux, mobilier adapté aux enfants et une mixité révolutionnaire. L’implantation dans un quartier populaire assure aussi le mélange d’enfants de conditions sociales différentes. Les premières bibliothécaires Claire Huchet, Marguerite Gruny et Mathilde Leriche, conteuses, initient la profession de bibliothécaire pour la jeunesse en France, la formation afférente et un réseau pluridisciplinaire, grâce à l’accueil d’universitaires, de stagiaires et d’éditeurs comme Paul Faucher du Père Castor. Participant aux mouvements des éducations nouvelles, elles s’inspirent de Roger Cousinet et Célestin Freinet, prônant des pratiques actives pour l’épanouissement de l’enfant autonome. Pour le responsabiliser, l’accueil à partir de 6 ans est formalisé par la signature d’un engagement et elles assurent de nombreuses animations : oralité avec l’Heure du Conte et des activités théâtrales, rédaction du journal de la bibliothèque et expositions par les enfants, hymne, autogestion, lecture hors les murs.

Enfin, une politique rigoureuse d’acquisitions est déployée avec la définition de critères d’analyse comme le niveau de langue, la typographie, le rapport texte/image, l’ouverture au monde et l’adéquation avec les publics pour offrir une collection de livres d’une grande qualité littéraire et artistique. Les enfants ont le droit d’accéder à leur patrimoine littéraire, qui reste à constituer.

1.      La diffusion du modèle technique dans les bibliothèques municipales

Le modèle est ensuite lentement diffusé dans les bibliothèques municipales, sous l’impulsion de militants de la littérature enfantine tels que Charles Schmidt, inspecteur général des bibliothèques et des archives, de 1928 à 1940, convainquant maires et bibliothécaires. « Ce qui est très important à nos yeux, c’est que les enfants ne se retrouvent pas dans l’atmosphère, ni devant le mobilier dont ils ont l’habitude en classe […]. Mobilier et cadre doivent d’emblée faire sentir à ceux qui entrent pour la première fois dans cette bibliothèque, qu’ils viennent d’accéder dans un royaume qui est le leur et que c’est bien une heure joyeuse qui s’offre à eux. »[1] Le modèle de l’Heure Joyeuse de Paris repose sur une nécessité de confort avec du mobilier adapté à la taille des enfants, une idée d’ouverture et de liberté via le jardin qui permet des lectures en plein air et jusque dans les années 1970, la présence d’une cheminée renvoyant au « cocon » du lieu imaginaire des contes. Plus

Les 10 droits du lecteur de Daniel Pennac, pour les petits et les grands

les10droitsLes dix droits du lecteur, de Daniel Pennac, illustré par Gérard Lo Monaco, chez Gallimard Jeunesse. 2012.

Une jolie découverte en littérature jeunesse chez mes consœurs, œuvre de l’un de mes auteurs préférés. Daniel Pennac (Comme un roman, Chagrin d’école, Malaucène, Kamo…) reprend ses droits du lecteur dans un magnifique livre pop-up et rappelle combien la lecture est individuelle. Elle doit se faire en pleine liberté pour être fructueuse. Tout lecteur, même le plus jeune, a le droit de lire ou non, tout le texte ou non et même, de se prendre pour un personnage le temps d’un livre. Mais Daniel Pennac le dit tellement mieux que moi !

Conçu ici pour les enfants, les dix droits du lecteur sont à mettre en relation pour les adultes avec Comme un roman et, pour la théorie de la réception, avec Eloge de la lecture de Michèle Petit.

Manière(s) de lire…

Les Éveilleurs de Pauline Alphen

Pour Annie François, il n’existe pas une manière de lire mais des manières fluctuantes de lire. « Parce que face à la lecture non seulement 2bouquinerles citoyens ne sont pas égaux, les hommes et les femmes départagés, mais le même individu ne réagit pas toujours pareillement. Le livre peut être savoureux ou indigeste, le lecteur rassasié ou affamé. Son appétit est fonction de son tempérament, mais aussi des saisons, des circonstances, des lieux, de l’entourage, du calme, du bruit, du manque, de l’abondance, de l’amour, de la haine. Il suit les mouvements de l’humeur et du cœur, les fluctuations du moral et du physique. […] A chacun, chaque jour, son rythme. Et que nul ne s’en mêle ni ne juge.»[1] Les manières de lire, propres à chacun, dépendent donc de son environnement autant que du choix du livre et d’éléments extérieurs à la lecture proprement dite.

2pennacUne fois cette sélection sous influence réalisée, vient le moment de la lecture, souvent différée, délice suprême de la pile de « bons livres » en attente au pied du lit. Je m’empresse alors d’exercer mes droits imprescriptibles de lectrice[2], entre approche enfantine et immersive du livre et lecture ludique distanciée.

UNE SELECTION SOUS INFLUENCE

Le choix d’une lecture imaginaire immersive

Plus

De l’intérêt de la lecture

Éloge de la lecture. La Construction de soi. de Michèle Petit, chez Belin, coll. Nouveaux Mondes.

De magnifiques témoignages appuient cette analyse de la lecture salvatrice. Lire est un moyen pour résister à l’exclusion et se construire en redevenant sujet autonome. Très convaincant !

A mettre en relation avec l’étude publiée dans Sciences, selon laquelle lire de la fiction littéraire développerait les capacités sociales et l’empathie.

Voir l’article sur Actualitte : http://www.actualitte.com/international/la-fiction-litteraire-developpe-l-empathie-et-l-intelligence-emotionnelle-45483.htm

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