Il était un fleuve – La Chorale des Dames de Chilbury

Deux romans anglais très différents m’ont réjouie ces derniers mois. Tout est dans l’atmosphère !

♦ La Chorale des Dames de Chilbury est un petit roman à l’esprit british primesautier qui rappelle Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates. En 1940, en Angleterre, secrets, commérages et inconvenances ponctuent le quotidien des femmes restées seules au village, alors que les fils et maris sont partis au front. Reprendre la chorale masculine à leur compte devient dès lors l’enjeu d’une bataille contre les mœurs et un acte de rébellion fondateur, qui les libère peu à peu. Jennifer Ryan s’est inspirée des lettres et des journaux intimes de l’époque pour rédiger ce récit délicieux et évocateur.

La Chorale des Dames de Chilbury, Jennifer Ryan, A. Michel, 2018

« 1940. Un paisible village anglais voit partir ses hommes au front. Restées seules, les femmes affrontent une autre bataille : sauver la chorale locale pour défier la guerre en chantant. Autour de Miss Primrose Trent, charismatique professeur de chant, se rassemble toute une communauté de femmes, saisie dans cet étrange moment de liberté : Mrs. Tilling, une veuve timide ; Venetia, la « tombeuse » du village ; Silvie, une jeune réfugiée juive ; Edwina, une sage-femme qui cherche à fuir un passé sordide. »

♦ Il était un fleuve est un roman de Diane Setterfield (l’auteur de L’Homme au manteau noir et du Treizième Conte), oscillant entre suspense et fantastique, entre folklore et darwinisme. Ici, le maître mot est rythme ! L’intrigue se déroule au rythme du fleuve, lentement, par vague et nous emporte doucement, paresseusement, jusqu’aux révélations finales. L’ambiance est glauque, grise et recouverte de brouillard, à la fois crue et onirique, victorienne. Se mêlent tous les fils de vie des personnages, qui finiront par se dénouer et dévoiler leurs vérités. Un roman à déguster, dans un fauteuil confortable avec une bonne tasse de thé.

Il était un fleuve, Diane Setterfield, Plon, « Feux croisés », 2019

« Une auberge au bord de la Tamise, une nuit de solstice d’hiver, quelque part au XIXe siècle. Un étranger gravement blessé pousse la porte, avec dans ses bras une petite noyée. L’homme s’appelle Henry Daunt. Quant à la fillette morte, personne ne connaît son nom. Quelques heures plus tard, elle revient à la vie. Doit-on parler de magie ou ce phénomène peut-il s’expliquer par la science ? Et, surtout, qui est cette miraculée ? Amelia, la fille des Vaughan, enlevée deux ans plus tôt, Alice, la fille de Robin, le bâtard mulâtre des Armstrong, ou une petite gitane du camp d’à côté? A moins qu’il ne s’agisse de la fille du batelier, le Silencieux, mort il y a plusieurs siècles et qui fait désormais traverser la rivière aux âmes… Une année durant, Henry, secondé par l’infirmière Rita Sunday, va explorer toutes les pistes. »

 

L’Ours et le Rossignol – L’Épouse de Bois

Voici deux romans atypiques à la frontière de la fantasy et du fantastique.

L’Ours et le Rossignol de Katherine Arden est une rareté : il nous emporte dans un univers à la Pouchkine, réanime notre âme d’enfant et, loin de la nostalgie, donne envie de relire contes et romans russes. Ce premier roman, début d’une trilogie, est donc un petit joyau !

Dans un autre univers, les Moutons électriques ont réédité en français, un roman original de Terri Windling, datant de 1996, inspiré par les illustrations de Brian Froud (grand peintre anglais spécialiste des fées) : L’Épouse de Bois. Malgré quelques longueurs et répétitions, ce thriller fantastique à la limite de la fantasy enchevêtre de manière déconcertante, fées victoriennes et créatures amérindiennes, réelles ou imaginaires, amies ou ennemies, qui se jouent des sentiments et préoccupations humaines. En ressort un roman déstabilisant : réalité ou imagination, voire folie, l’intrigue tient en haleine.

L’Ours et le Rossignol, Katherine Arden, Denoël, « Lunes d’encre », 2019

« Au plus froid de l’hiver, Vassia adore par-dessus tout écouter avec es frères et sa sœur, les contes de Dounia, la vieille servante. Et plus particulièrement celui de Gel ou Morozko, le démon aux yeux bleus, le roi de l’hiver. Mais, pour Vassia, ces histoires sont bien plus que cela. En effet, elle est la seule de la fratrie à voir les esprits protecteurs de la maison, à entendre les appels insistantes des sombres forces nichées au plus profond de la forêt. Ce qui n’est pas du goût de la nouvelle femme de son père, dévote acharnée, bien décidée à éradiquer de son foyer les superstitions ancestrales… »

L’Épouse de Bois, Terri Windling, Les Moutons Électriques, 2010-2018, (1996)

Maggie Black est un auteur d’études sur les poètes. Lorsqu’elle apprend le décès de l’un des ses plus anciens correspondants, le poète David Cooper, qui lui lègue tous ses biens, elle décide de s’installer dans sa maison, perdue en plein désert au fin fond de l’Arizona, pour rédiger sa biographie. Mais la mort de Cooper est étrange (noyé dans un lit de rivière asséché) et l’atmosphère pesante, de curieuses créatures rodent…

 

 

 

L’espèce fabulatrice – Les Demeurées

L’espèce fabulatrice, Nancy Huston, Actes Sud, « Un endroit où aller », 2008

« Ils disent, par exemple : Apollon. Ou : la Grande Tortue. Ou : Râ, le dieu Soleil. Ou Notre Seigneur, dans Son Infinie Miséricorde. Ils disent toutes sortes de choses, racontent toutes sortes d’histoires, inventent toutes sortes de chimères. C’est ainsi que nous, humains, voyons le monde : en l’interprétant, c’est-à-dire en l’inventant, car nous sommes fragiles, nettement plus fragiles que les autres grands primates. Notre imagination supplée à notre fragilité. Sans elle, sans l’imagination qui confère au réel un Sens qu’il ne possède pas en lui-même, nous aurions déjà disparu, comme ont disparu les dinosaures. »

Nancy Huston offre ici un essai éclairant et complet sur le besoin des humains de se raconter et de dire le monde pour exister ; foisonnant et simple d’accès, dans un style limpide de conteuse, le propos est passionnant et nous happe. Cette lecture est complétée à merveille par le roman Les Demeurées de Jeanne Benameur qui dépeint avec une écriture ciselée l’absence de mots, le poids des sens et l’ouverture au monde d’une petite fille dont la mère est l’idiote du village.

Les Demeurées, Jeanne Benameur, Denoël, 2000

« La mère, La Varienne, c’est l’idiote du village. La petite, c’est Luce. Quelque chose en elle s’est arrêté. Pourtant, à deux, elles forment un bloc d’amour. Invincible. L’école menace cette fusion. L’institutrice, Mademoiselle Solange, veut arracher l’enfant à l’ignorance, car le savoir est obligatoire. Mais peut-on franchir indemne le seuil de ce monde »

Le dernier sur la plaine

derniersurlaplaineDernier chef des Comanches, Quanah Parker combat tout au long du XIXe siècle pour sauver la culture, les croyances et les terres de son peuple, situées dans les grandes plaines de l’Ouest américain.

Fils d’un chef comanche et d’une fermière, Quanah Parker sera le dernier chef comanche à vivre et à lutter pour la survie des tribus sur les grandes plaines américaines, basée sur la transhumance des bisons. De manière concise et avec poésie, Nathalie Bernard nous entraîne dans cet univers atypique et lointain sur les traces du dernier chef comanche libre. Elle axe et structure le récit autour des moments forts de sa vie. C’est touchant et d’une grande tristesse mais vraiment édifiant. A découvrir. Coup de cœur.

A partir de 12 ans. ♥

Le dernier sur la plaine, Nathalie Bernard, Thierry Magnier, 2019, 979-10-352-0272-9, 14.80 €

Félines

felines« Louise R., 17 ans, a été atteinte très tôt par une mutation génétique donnant l’apparence physique d’un chat à celles qui en sont touchées. Elles sont pour cette raison nommées les félines. Elle observe la panique s’installer lorsque d’autres adolescentes subissent la même métamorphose.

Avertissement. Ceci est une histoire vraie […] Ce document inédit est son témoignage. […] Adolescentes et résistantes, elles se sont un jour dressées contre l’oppression et les discriminations. Elles se battent encore aujourd’hui pour leur liberté. Ce texte est le récit de leur combat. »

Malgré un début confus oscillant entre un roman pour ado sur le thème du harcèlement et une histoire d’amour et de résilience, avec, en toile de fond, la question de la différence et du genre, le propos gagne peu à peu en profondeur et en sens. Frappée par le malheur, Louise, jeune évaporée, se reconstruit et cherche le but de sa vie et ses propres valeurs. La Mutation la touche alors elle aussi, la voici de nouveau confrontée à la plus dure des adversités. Le monde bascule dans la folie : d’abord la quarantaine, puis la chasse aux Félines et les camps de travail (de concentration ?). Mais la Mutation rapproche les ennemies d’hier dans leur lutte, pour assurer leur survie. Le roman devient dès lors captivant et glaçant, dévoilant les pires travers de l’humanité et l’espoir de la sororité. Les questions soulevées sont foisonnantes. Coup de cœur.

A partir de 13 ans. ♥

Félines, Stéphane Servant, Rouergue, 2019, 978-2-8126-1829-1, 15.80 €

Eden

edenA l’abri de sa sœur, Ruby se réfugie dans le cagibi pour y lire, se reposer et écouter de la musique en toute tranquillité. Un soir, sans comprendre comment, elle se retrouve au bord d’une clairière. Il en émane des effluves florales tandis qu’elle aperçoit sous le clair de lune une fille et un garçon qui s’embrassent avec innocence et passion.

Le lecteur entre sans difficulté dans ce roman pour adolescents : une touche de fantastique, une héroïne bien dans son temps c’est-à-dire une ado avec des problèmes d’ado, un style dynamique au ton parfois familier mais adapté et contrastant avec la poésie des descriptions. Ruby est régulièrement et intempestivement projetée dans un autre monde, médiéval ou fantasy, mystérieux, attirant et onirique, tellement plus intéressant que son quotidien et la réalité. Les personnes qu’elle y croisent sont toutes jeunes et belles, zens. Sa seule envie est d’y retourner. Son amie, surdouée et hyperactive, l’aide à mener l’enquête. S’agit-il d’un délire, d’une maladie, d’un voyage dans le temps ? L’histoire nous happe et… catastrophe! La fin est bâclée en deux chapitres et un épilogue, comme si l’auteur avait perdu le fil de son histoire ou le cap. Quelle déception ! Quelle frustration ! Ce roman a une saveur d’inachevé.

A partir de 12 ans. ♠

Eden, Rebecca Lighieri, Ecole des loisirs, « Médium », 2019, 978-2-211-30478-8, 14.50 €

 

Combien de pas jusqu’à la lune

Dancombiendepass les années 1920, en Virginie-Occidentale, Joshua et Joylette élèvent dans leur modeste ferme quatre enfants. Katherine, la benjamine, est passionnée de calculs. Ses capacités exceptionnelles lui permettent d’être diplômée à 18 ans. Elle intègre la Nasa, prouvant sa légitimité dans un milieu ségrégationniste et misogyne par la justesse de ses équations. Elle participe à la mission Apollo 11.

Avec justesse et sans pathos, dans un style fluide et captivant, Carole Trébor revient sur la vie d’une jeune surdouée noire, Katherine Johnson, passionnée de calculs, dans une Amérique ségrégationniste et misogyne. Dès son plus jeune âge, ses capacités sont remarquables et remarquées par ses professeurs et son entourage, qui la poussent à se réaliser malgré les embûches sociales et financières. A force de travail et de volonté, avec droiture face aux affronts, avec une douce ténacité, elle obtiendra la reconnaissance de ses collègues et deviendra l’une des calculatrices de la NASA, une des « figures de l’ombre » mais surtout, une des figures de proue de l’émancipation des femmes et des blacks. Le parcours d’une femme exceptionnelle aujourd’hui âgée de 101 ans, à découvrir absolument.

A partir de 12 ans. ♥♥

Combien de pas jusqu’à la lune, Carole Trébor, Albin Michel, « Litt' », 2019, 978-2-226-44342-7, 15.90 €

Les Furtifs – Alain Damasio

furtifs

Lecteur avide de simplicité, passe ton chemin. Car Les Furtifs est un roman-monde, complexe et exigeant, ludique et contraignant. Les yeux piquent, les maux de tête guettent. Tout d’abord, on se dit : « Mais il est fou ce type, ça n’a ni queue ni tête, et la typographie… ils ont eu des problèmes d’impression ou quoi ? » Et puis, peu à peu, ce jeu typographique commence à faire sens ; l’adaptation du style et du langage est perpétuelle : adéquation avec le personnage, avec l’environnement, avec le contexte… Le texte est en mouvement permanent, car le mouvement est la vie !

Présenté de cette façon, voilà qui est peu engageant et semble bien ardu. Oui, cette lecture est un défi en soi et nécessite une absolue concentration. Mais quelle richesse !

Voici un thriller dystopique philosophique et politique, alliant hard et soft science fiction et surtout (chose suffisamment rare pour être signalée !) sciences-humaines. Si la forme est en effet fouillée et déconcertante, l’histoire n’en est pas moins captivante. Dans un monde hyperconnecté et privatisable à l’extrême, un père recherche désespérément sa petite fille disparue et part sur les traces d’êtres fantasmagoriques : les Furtifs. Sa femme le lâche, persuadée qu’il devient paranoïaque. Sauf que… Sa quête au sein de cette société ultra-surveillée et dans les milieux alternatifs nous renvoie à des enjeux contemporains : le contrôle social, l’ultra-capitalisme, les liens sociaux primordiaux, les langages. Rarement roman d’anticipation a été aussi complet et total. Styles, typographie, thèmes, réflexions se répondent, s’interpellent. Tout est imbriqué et réfléchi. Les Furtifs est un véritable ovni, digne de participer à un prix littéraire (le Renaudot, au hasard) !

Vous l’aurez compris : COUP DE CŒUR !

Les Furtifs, Alain Damasio, La Volte, 2019, 978-2-37049-074-2, 25 €

 

Nos vies en l’air – Manon Fargetton

Nos vies en l’air, Manon Fargetton, Rageot, 2019, 9782700259391, 15,90 €

« Mina et Océan. Ces deux-là se retrouvent par hasard sur le toit d’un immeuble parisien. Ils ont choisi le même spot, ce soir, pour en finir. Mais leur rencontre bouleverse ce projet : ils décident de s’accorder la nuit dans la ville, ensemble. Une nuit comme un sursis. Une nuit où tout peut arriver. Une nuit rythmée par les défis, les échos du passé et la liberté vibrante de l’inconnu. Jusqu’à l’aube, qui sera l’heure de la décision… »

L’alternance des voix de Mina et Océan et des scènes passées qui dévoilent peu à peu les raisons de leur mal-être donne du rythme au roman et le rend particulièrement prenant. Harcèlement au lycée poussé jusqu’à l’extrême avec l’horreur des commentaires sur les réseaux sociaux pour Mina, climat familial glacial et mère déglinguée pour Océan, malgré des milieux de vie très différents, le désir d’en finir comme ultime solution rapproche les deux ados.

Avec délicatesse et précision, Manon Fargetton aborde de nouveau un sujet actuel avec justesse, jusque dans les défis absurdes et dangereux que se lancent certains ados en mal de sensations fortes (en espérant que cela ne donnera pas de mauvaises idées à certains jeunes lecteurs). Progressivement, l’auteur conduit ses personnages à la prise de recul, au détachement, à l’ouverture et à l’autonomie, avec une fin assez inattendue… (Non, ce n’est pas une histoire d’amour…). La parole sera salvatrice. A la fin de l’ouvrage, des contacts sont indiqués pour aider les jeunes en difficulté.

Avis : +. A partir de 14 ans.